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RWANDA – GRANDS LACS : PAUL KAGAME, TROIS DÉCENNIES D'UN POUVOIR SOUS HAUTE TENSION

JJicholaKivu10 mai 202610 min de lecture8 vues
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Entre massacres intérieurs occultés, déstabilisation régionale documentée par l'ONU et une diplomatie de façade à Dar es Salaam, le président rwandais Paul Kagame incarne depuis plus de trente ans...

Entre massacres intérieurs occultés, déstabilisation régionale documentée par l'ONU et une diplomatie de façade à Dar es Salaam, le président rwandais Paul Kagame incarne depuis plus de trente ans l'un des paradoxes les plus troublants de la géopolitique africaine : celui d'un chef d'État encensé par l'Occident tout en portant le poids d'accusations parmi les plus graves jamais formulées sur le continent.

I. L'HÉRITAGE SANGLANT DE LA PRISE DE POUVOIR

Lorsque le Front Patriotique Rwandais (FPR) prend le contrôle de Kigali en juillet 1994, à la fin d'un génocide qui a coûté la vie à environ 800 000 Tutsis et Hutus modérés selon, Paul Kagame s'installe d'abord comme vice-président et ministre de la Défense. Mais il est, dès le premier jour, l'homme fort du régime. Ce que l'histoire officielle retient la fin du génocide occulte une réalité documentée par plusieurs rapports onusiens restés longtemps étouffés : des massacres de masse commis contre des civils Hutus dès la conquête du territoire.

Le rapport Gersony, conduit par l'Américain Robert Gersony pour le compte de l'ONU dès septembre 1994, établissait entre 25 000 et 45 000 le nombre des victimes de l'Armée Patriotique Rwandaise (APR), après une enquête portant sur environ un tiers des communes rwandaises. Il faisait état de « meurtres systématiques et de persécutions des populations civiles Hutu » et de « massacres à l'aveugle des hommes, des femmes et des enfants, sans oublier les vieillards et les malades ». À la demande des États-Unis, alliés du FPR, ce rapport fut étouffé par les Nations Unies au point d'en nier l'existence.

II. GITARAMA : LE MASSACRE QUI N'A PAS DE NOM

Parmi les zones les plus meurtries par l'avancée du FPR, la préfecture de Gitarama occupe une place particulière et particulièrement silencieuse dans l'historiographie des crimes de l'après-génocide. Dans la seule préfecture de Gitarama, 18 000 victimes ont été recensées nommément pour les trois premiers mois du régime du FPR. Rassemblés dans des simulacres de réunions, les gens étaient triés par groupes ethniques, et les Hutus systématiquement éliminés. Les cadavres ont été brûlés, d’autres enterres dans les fausses communes.

Ce massacre collectif n'est pas un phénomène isolé. À Gitarama, un officier de l'APR est également accusé d'avoir fait assassiner plus d'une centaine d'écoliers en commune Taba. Plus symboliquement encore, entre le 2 et le 5 juin 1994, l'APR est directement accusée des massacres de Gakurazo-Kabgayi-Gitarama où périrent trois évêques, dix prêtres, plusieurs religieux et religieuses, ainsi que plusieurs civils innocents.

Ces crimes sont restés dans l'angle mort de la justice internationale. Aucun tribunal, aucune commission de vérité, aucun accord de paix n'y a consacré la moindre ligne. Les survivants, les familles des victimes attendent encore que ces événements soient reconnus. La préfecture de Gitarama fut considérée, selon les témoignages recueillis, comme une zone à « neutraliser » prioritairement par le FPR, en raison de son supposé éveil politique et de sa résistance potentielle au nouveau régime.

III. KIBEHO : LE MASSACRE DEVANT LES CAMÉRAS DU MONDE

Le plus symbolique de tous ces épisodes reste le massacre du camp de déplacés de Kibeho, le 22 avril 1995. Sous les yeux d'une demi-douzaine d'agences de l'ONU, de 3 300 Casques bleus et de près de 120 ONG dont Médecins Sans Frontières, 2 500 soldats de l'APR utilisèrent des armes automatiques, des lance-roquettes et des grenades, assassinant selon les sources onusiennes entre 4 000 et 8 000 hommes, femmes et enfants.

Paul Kagame, l'homme fort du pays en sa qualité de vice-président et ministre de la Défense, se rendit à Kibeho le 27 avril, accompagné du président Pasteur Bizimungu et du représentant spécial de l'ONU. Lors de cette visite, plusieurs fosses communes furent ouvertes et 338 corps présentés chiffre officiel que les autorités n'ont jamais révisé. Les soldats australiens de la MINUAR présents sur place avaient pourtant compté au moins 4 000 corps dans les premières heures.

Sous les yeux de la communauté internationale, en un peu moins d'un après-midi, les soldats de l'APR firent presque autant de victimes qu'à Srebrenica, considéré comme le plus grand massacre en Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale. Le silence international qui suivit fut interprété, dans la région, comme un permis de tuer accordé au régime Kagame.

IV. LE RAPPORT MAPPING ET L'IMPUNITÉ SYSTÉMATIQUE

La machine documentaire de l'ONU ne s'arrêta pas au Rwanda. Le « Rapport Mapping », publié en 2010, analyse 617 incidents violents commis entre 1993 et 2003 en RDC. Concernant les massacres visant les populations Hutu entre 1996 et 1997, il indique que les attaques commises par l'APR « révèlent plusieurs éléments accablants qui, s'ils sont prouvés devant un tribunal compétent, pourraient être qualifiés de crimes de génocide ».

L'Audience nationale espagnole a par ailleurs annoncé des poursuites contre 40 militaires rwandais, dont 11 généraux, pour « génocide, crimes contre l'humanité et terrorisme » commis après le génocide des Tutsis. Le juge Fernando Andreu a instruit l'affaire en vertu du principe de « compétence universelle ». Seule l'immunité de chef d'État en exercice protège Kagame d'une inculpation personnelle.

V. LA RÉSURGENCE DU M23 : UN CATALOGUE D'ATROCITÉS DOCUMENTÉES

Si les crimes de l'après-1994 peuvent encore faire l'objet de polémiques sur les sources, ceux commis dans le cadre du conflit récent du M23 sont, eux, consignés en temps réel par les plus grandes organisations internationales.

Début 2025, le M23 s'empare de Goma et Bukavu, les capitales provinciales du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Selon l'ONU, les Forces rwandaises de défense déploient jusqu'à 6 000 soldats pour aider le M23 dans sa campagne, et exercent un contrôle de facto sur ses opérations. Le rapport d'experts de l'ONU de juillet 2025, dirigé par Mélanie De Groof, révèle que l'armée rwandaise a joué un « rôle déterminant » dans la prise des villes de Goma et Bukavu. Des preuves incluant des photos, des vidéos et des témoignages confirment l'engagement direct des troupes rwandaises. Une semaine avant l'attaque de Goma, des responsables rwandais avaient informé les experts de l'ONU de la décision de Kagame de prendre le contrôle de ces deux villes.

Le tableau humanitaire est catastrophique. La mission onusienne a des motifs raisonnables de croire que les membres du M23 ont pu commettre des crimes contre l'humanité, incluant des meurtres, de la privation grave de liberté, de la torture, des viols, de l'esclavage sexuel, des disparitions forcées et des transferts forcés de population. Les violences sexuelles ont ciblé de manière disproportionnée les femmes et les filles, mais ont aussi affecté des hommes, y compris dans des lieux de détention.

Amnesty International ajoute des détails encore plus accablants : des combattants du M23 ont attaqué des hôpitaux de Goma à six reprises entre février et mai 2025, enlevant des patients et des garde-malades. Des défenseurs des droits humains et des journalistes ont témoigné d'actes de torture, de disparitions forcées et d'arrestations arbitraires à leur encontre.

Human Rights Watch a documenté l'exécution sommaire d'au moins 21 civils à Goma les 22 et 23 février 2025, estimant qu'un nombre beaucoup plus élevé de victimes n'a pas encore été recensé. L'organisation conclut que « le gouvernement rwandais, qui soutient directement le M23, pourrait être complice des crimes de guerre commis par ce groupe armé ».

Plus grave encore : Human Rights Watch a établi que le M23 contrôlé par le Rwanda a déporté plus de 1 500 personnes de l'est de la RDC vers le Rwanda, en violation des Conventions de Genève de 1949 un crime de guerre caractérisé. Le déploiement par le Rwanda de près de 9 000 soldats dans l'est de la RDC au plus fort de l'offensive indique que le Rwanda pourrait être qualifié de puissance occupante au regard du droit international humanitaire.

D’autres crimes sont également signalés à Goma et Bukavu, où le M23 RDF détient des lieux de détention et des charniers, jusque-là gardés top secret dans la ville de Goma. Plusieurs personnes y sont assassinées de manière sommaire et leurs corps jetés dans un grand trou. L’on signal que le périmètre de ces lieux est fortement sécurisé. Les corps sont ensuite aspergés d’un produit chimique pour les réduire en cendres, une technique utilisée par le FPR au Rwanda pour faire disparaître les corps de ses victimes. Plus de 7000 personnes auraient déjà été victimes de cette opération macabre, qui se poursuit encore à Goma.

VI. LA TANZANIE : UN RAPPROCHEMENT À DÉCRYPTER

C'est dans ce contexte de pression internationale maximale que Paul Kagame a effectué, le 3 mai 2026, une visite de travail à Dar es Salaam, où il a rencontré la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan. Les deux dirigeants ont convenu de renforcer leur coopération dans les domaines du commerce, du transport, des infrastructures, de l'énergie, de la défense et de la sécurité. La Tanzanie figure parmi les trois principaux partenaires commerciaux du Rwanda, avec des échanges évalués à 247 millions de dollars en 2025.

Le contexte de cette visite ne saurait être réduit à sa dimension économique. Des analystes décrivent Kagame comme adoptant une stratégie diplomatique offensive précisément aux moments où la pression internationale est la plus forte : « Il ne panique pas. Il s'habille soigneusement, marche calmement vers le voisinage, serre des mains, signe des accords, et rappelle à tout le monde qu'il est toujours bien là. »

La visite de Kagame à Dar es Salaam a été cadré comme une réaffirmation diplomatique des liens bilatéraux. Mais elle est davantage. Le Rwanda achemine près de 70 % de ses importations et exportations via les infrastructures tanzaniennes, et le capital rwandais a investi plus de 325 millions de dollars dans 42 projets enregistrés en Tanzanie. Ces chiffres disent une vérité : le Rwanda a besoin de la Tanzanie bien plus que la Tanzanie n'a besoin du Rwanda.

Selon Alex Vines, directeur Afrique du centre de réflexion Chatham House, Paul Kagame cherche à « trouver de nouveaux alliés parmi ses voisins, puisqu'il est en froid avec presque tous, à l'exception du Kenya ».

La Tanzanie héberge des réfugiés rwandais en exil, des journalistes et des défenseurs des droits humains congolais qui documentent les exactions du M23 autant de présences que Kigali surveille attentivement. Le précédent burundais le Rwanda avait hébergé des putschistes de la tentative de coup d'État de 2015 sans jamais les livrer à Bujumbura invite à lire avec prudence toute normalisation diplomatique impliquant Kigali.

La Tanzanie, pour sa part, joue une carte délicate. Elle a accueilli en février 2025 un sommet conjoint SADC-EAC sur le conflit congolais, réunissant Kagame, Tshisekedi, Ramaphosa, Ruto, Museveni et d'autres chefs d'État, dans l'espoir d'une sortie de crise négociée. Mais sa double appartenance à l'EAC et à la SADC en fait un acteur incontournable dont l'équilibre est précaire.

VII. LES ACCORDS DE WASHINGTON ET LA QUESTION DE LA JUSTICE

La signature des Accords de Washington le 27 juin 2025 entre Kagame et Tshisekedi, en présence des présidents du Kenya, du Burundi et de l'Angola, a suscité un espoir relatif. L'accord prévoit le retrait des troupes rwandaises de la RDC dans un délai de 90 jours et la fin du soutien au M23. Mais le M23 lui-même n'est pas partie à l'accord et poursuit des négociations séparées avec Kinshasa.

Le rapport onusien de septembre 2025 exprime de vives préoccupations concernant l'absence d'attention à la nécessité d'assurer la redevabilité et de soutenir les victimes dans cet accord de paix. « Les atrocités décrites dans ce rapport sont horribles », a déclaré le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Volker Türk.

CONCLUSION :

De Gitarama à Kibeho, des forêts du Zaïre à Goma, de Bukavu aux camps de déplacés démantelés de force, une constante traverse trente ans d'histoire de l'Afrique des Grands Lacs : l'impunité. Non l'impunité chaotique des conflits sans État, mais une impunité structurée, diplomatiquement protégée, juridiquement contournée. La paix durable dans cette région passe inévitablement par une vérité complète pour toutes les victimes, rwandaises et congolaises, hutu et tutsi et par une justice qui n'écarte aucun coupable en raison de son utilité géopolitique.

Tant que cette équation restera sans solution, les rapports onusiens s'accumuleront, les accords de paix seront signés puis contournés, et les carnets d'adresses diplomatiques de Kagame continueront de s'étoffer dans les capitales du monde, et dans les suites d'hôtel de Dar es Salaam.

Ilunga Miguel

Sources : ONU (2010, 2025), Rapport Mapping, Human Rights Watch, Amnesty International, Reporters Sans Frontières, Agence Ecofin, Taarifa Rwanda, Uchumi360, Wikipedia, France-Rwanda.info.

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JicholaKivu

Journaliste à Jicho la Kivu

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