Depuis la prise de contrôle de majeures parties de l’Est de la République démocratique du Congo par la rébellion du M23, appuyée par l’armée rwandaise, les exportations de minerais du Rwanda atteignent des niveaux record. Kigali est désormais cité parmi les premiers exportateurs africains, voire mondiaux  de tantale et de tungstène.

Mais derrière ces chiffres flatteurs, une question centrale demeure : peut-on réellement considérer le Rwanda comme un producteur minier sans un gisement ni un carré minier en cours d’exploitation sur son sol à l’instar de Rubaya en RDC? Ou s’agit-il ici non-seulement du pillage institutionnalisé des ressources minières de la RDC ou une sorte de consécration tacite de la balkanisation car les gisements où Kigali pille des ressources minière  se trouvent au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, toutes sous occupation rwandaise via le M23.

Selon plusieurs rapports du Groupe d’experts des Nations unies (S/2024/969, S/2025/446 et S/2025/858), le M23 a consolidé son emprise sur des sites clés du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, notamment la zone de Rubaya, présentée comme l’un des plus importants bassins de Coltan au monde. Les experts onusiens décrivent une administration parallèle mise en place par la rébellion : taxation de la production, contrôle du transport, sécurisation des axes commerciaux vers la frontière rwandaise. Des volumes significatifs de Coltan quitte ainsi régulièrement les zones contrôlées par le M23 pour être acheminés vers le Rwanda.

Ces flux, documentés également par des ONG internationales et des enquêtes indépendantes, permettent au Rwanda de continuer à financer les mouvements insurrectionnels dans la partie Est de la RDC.

Les statistiques officielles rwandaises font état de milliers de tonnes de minerais exportées chaque année, générant plus d’un milliard de dollars de revenus. Kigali met en avant ces performances pour consolider son image de hub minier régional et partenaire stratégique dans les chaînes d’approvisionnement mondiales.

Cependant, des données géologiques indépendantes et des estimations d’organismes spécialisés indiquent que la capacité d’extraction domestique du Rwanda serait nettement inférieure aux volumes exportés. Certaines analyses estiment que la production nationale légitime ne représenterait qu’une fraction parfois moins de 15 % des exportations déclarées. Ce décalage statistique alimente les soupçons de « relabeling » : des minerais extraits en territoire congolais seraient mélangés à la production rwandaise avant réexportation, apparaissant ainsi comme d’origine nationale.

Les systèmes de certification mis en place dans la région des Grands Lacs, notamment pour les minerais dits « 3T » (étain, tantale, tungstène), sont censés garantir un approvisionnement responsable. Pourtant, des organisations comme Global Witness et l’IPIS soulignent depuis plusieurs années les failles structurelles de ces dispositifs, pointant des cas de fraude documentaire, de corruption locale et de contrebande transfrontalière. Lorsque les chaînes d’approvisionnement reposent sur des minerais transitant par des zones de conflit, la crédibilité des classements internationaux désignant un « premier producteur » devient nécessairement sujette à caution.

L’ascension du Rwanda comme acteur central des minerais critiques intervient dans un contexte géopolitique sensible. Les minerais concernés tantale, tungstène, étain, or sont essentiels aux industries électroniques, aux batteries et aux technologies liées à la transition énergétique. Mais les rapports successifs des Nations unies évoquant un soutien militaire rwandais au M23 ont fragilisé cette image de

« producteur responsable ». Des discussions engagées avec des partenaires internationaux pour sécuriser des approvisionnements stratégiques ont déjà suscité de vives critiques au sein de plusieurs instances parlementaires.

Être classé parmi les premiers exportateurs ne signifie pas nécessairement être un producteur légitime équivalent. Dans le cas rwandais, plusieurs éléments invitent à la prudence : un écart significatif entre capacités géologiques estimées et volumes exportés ; des zones minières congolaises stratégiques sous contrôle d’un groupe armé allié présumé ; des rapports onusiens détaillant des circuits d’exportation transfrontaliers ; et des systèmes de traçabilité jugés vulnérables aux manipulations.

En l’absence d’audits indépendants rigoureux et d’une transparence totale sur l’origine des minerais, présenter le Rwanda comme « premier producteur » revient à se fonder sur des données d’exportation qui pourraient intégrer une part substantielle de minerais extraits hors de son territoire.

Pour la RDC, les conséquences sont lourdes : pertes fiscales massives, financement des groupes armés, aggravation de l’instabilité chronique dans l’Est. Pour le Rwanda, cette stratégie d’ascension minière rapide pourrait comporter un risque diplomatique majeur si les accusations de pillage se confirment durablement sur la scène internationale. Pour les industriels et les gouvernements partenaires, le dilemme est stratégique : comment sécuriser l’accès aux minerais critiques indispensables à la transition énergétique sans cautionner indirectement des circuits opaques ou des dynamiques de conflit ?

Les chiffres d’exportation ne suffisent pas à établir la légitimité d’un statut de premier producteur mondial. Dans le contexte actuel des Grands Lacs, toute affirmation présentant le Rwanda comme leader minier doit être examinée à la lumière des rapports indépendants, des réalités géologiques et des dynamiques sécuritaires régionales. La crédibilité des chaînes d’approvisionnement mondiales dépend désormais d’une exigence simple : la traçabilité ne doit pas être déclarative elle doit être démontrée.

Jean-claude Kihama

Share.
Leave A Reply

Prove your humanity: 9   +   3   =